Guyana : 60 ans d’indépendance entre mémoire coloniale, tensions régionales et boom pétrolier
S'exprimant lors de la cérémonie de levée du drapeau de l'indépendance à Fort Island, dans l'Essequibo, le président guyanien, Irfaa Ali, a déclaré que les 60 ans d'indépendance appelaient le pays tout entier :
“A un engagement plus fort pour bâtir la nation [...] si les 60 ans représentent une grande réussite, il faut aussi les considérer comme un simple début, et comme les fondements de l'avenir”.
Le 26 mai 1966, la Guyane britannique devient officiellement le Guyana, un État souverain membre du Commonwealth. Cette indépendance marque l’aboutissement d’un long processus politique engagé après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte mondial de décolonisation.
Dès les années 1950, les revendications autonomistes prennent de l’ampleur sous l’impulsion du Parti populaire progressiste (PPP), fondé par le leader indépendantiste Cheddi Jagan. Le mouvement réclame davantage de justice sociale, la fin de la domination britannique et une meilleure représentation des différentes communautés du pays.
Le duc de Kent remet les documents constitutionnels de l'indépendance au Premier ministre Burnham
Le Guyana est alors profondément marqué par les divisions héritées de la colonisation : les Afro-Guyaniens, descendants d’esclaves africains, et les Indo-Guyaniens, descendants de travailleurs indiens engagés après l’abolition de l’esclavage, s’opposent souvent sur le plan politique. Un découpage ethnique qui a évolué rappelle l’historien Jean-Paul Barbiche dans ses travaux consacrés aux anciennes colonies britanniques :
« L’indépendance n’a pas seulement été une rupture avec Londres, mais aussi le début de la construction d’une identité nationale »
La victoire électorale du PPP en 1953 inquiète cependant le Royaume-Uni et les États-Unis, en pleine guerre froide. Londres suspend alors la Constitution locale et envoie des troupes pour reprendre le contrôle de la colonie. Malgré ces tensions, le processus d’émancipation se poursuit jusqu’à la proclamation officielle de l’indépendance en 1966.
Des années difficiles après l’indépendance
Après l’indépendance, le pays entre dans une période de fortes turbulences politiques et économiques. Le Premier ministre Forbes Burnham, figure dominante de la vie politique guyanienne durant plusieurs décennies, met en place un modèle économique socialiste inspiré du coopérativisme.
En 1970, le Guyana devient une « République coopérative ». L’État nationalise plusieurs secteurs économiques stratégiques, notamment les mines et l’agriculture. Mais les résultats sont décevants : inflation, pénuries, corruption et exode massif des habitants fragilisent durablement le pays.
Forbes Burnham - ancien premier ministre Guyanien
Pendant plusieurs décennies, le Guyana reste l’un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud. Beaucoup de Guyaniens émigrent vers les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni ou les territoires voisins de la Caraïbe.
Les tensions politiques entre les grands partis, souvent alignés sur des appartenances ethniques, alimentent également une instabilité chronique.
Le conflit avec le Venezuela autour de l’Essequibo
L’une des principales tensions géopolitiques du Guyana concerne la région de l’Essequibo, un vaste territoire représentant près des deux tiers du pays et revendiqué depuis plus d’un siècle par le Venezuela.
Le différend remonte à la fin du XIXe siècle, lorsque les frontières de la Guyane britannique sont fixées par un arbitrage international en 1899. Caracas conteste depuis longtemps cette décision et considère l’Essequibo comme un territoire vénézuélien.

Cette dispute s’est fortement ravivée après la découverte d’importantes réserves pétrolières offshore en 2015. En décembre 2023, le Venezuela a organisé un référendum symbolique sur l’annexion de l’Essequibo, provoquant une vive inquiétude à Georgetown. Le Guyana a alors renforcé sa coopération militaire avec plusieurs partenaires internationaux, notamment les États-Unis et le Brésil.
Le président guyanien Mohamed Irfaan Ali défend régulièrement la souveraineté de son pays devant la Cour internationale de justice. « Le Guyana défendra chaque pouce de son territoire », a déclaré le chef de l’État lors d’une allocution en 2024.
Le pétrole change le destin du pays
Longtemps marginal dans l’économie mondiale, le Guyana connaît depuis quelques années une transformation spectaculaire grâce à l’exploitation pétrolière.
La découverte d’importants gisements offshore par ExxonMobil en 2015 a bouleversé les perspectives économiques du pays. Depuis, la croissance du PIB guyanien figure parmi les plus fortes au monde. Le pays attire désormais investisseurs étrangers, multinationales et puissances diplomatiques. La capitale Georgetown connaît une modernisation rapide : nouveaux hôtels, infrastructures, routes et projets immobiliers se multiplient.
Grand chantier d'aménagement urbain à Georgetown
Mais cette croissance rapide soulève également des inquiétudes. Plusieurs économistes redoutent une dépendance excessive au pétrole et une aggravation des inégalités sociales. Les critiques portent aussi sur les risques environnementaux et sur la capacité du pays à redistribuer équitablement les revenus tirés des hydrocarbures.
France - Guyane française - Guyana : un rapprochement diplomatique inédit
Longtemps limitées à une coopération de voisinage avec la Guyane française, les relations entre la France et le Guyana connaissent depuis quelques années une accélération majeure.
Le boom pétrolier, les tensions régionales autour de l’Essequibo et les enjeux de sécurité sur le plateau des Guyanes ont profondément modifié les priorités diplomatiques françaises.
Pour Paris, le Guyana est désormais un partenaire stratégique dans le nord de l’Amérique du Sud. Le 8 mars 2024, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Stéphane Séjourné effectue une visite officielle à Georgetown. Il s’agit de la première visite d’un chef de la diplomatie française au Guyana.
À l’issue de sa rencontre avec le président Mohamed Irfaan Ali, la France annonce l’ouverture d’une ambassade à Georgetown. Dans le communiqué conjoint publié après cette rencontre, Paris et Georgetown déclarent vouloir :
« Renforcer la coopération pour assurer la sécurité et la stabilité du plateau des Guyanes . Le Guyana est devenu un partenaire essentiel pour la France dans cette partie de l’Amérique du Sud. »
Les deux États annoncent également une coopération renforcée dans plusieurs secteurs stratégiques : sécurité maritime ; lutte contre le narcotrafic ; énergie ; biodiversité. Lors de cette visite, Stéphane Séjourné souligne l’importance prise par le Guyana dans la région.
Irfaan Ali, président du Guyana et Stephane Séjourné Ministre français des Affraires étrangères © Présidence du Guyana
Le rapprochement avec le Guyana concerne également la Collectivité territoriale de Guyane (CTG). En 2023, le Gabriel Serville, le président de la CTG et un délégation d’élus et d'acteurs économiques se sont rendus à Georgetown. La délégation a participé à différents échanges consacrés à la coopération économique régionale, au tourisme et à l’intégration du plateau des Guyanes.
Déplacement d'un délégation guyanaise à Georgetown © CTG
La montée en puissance économique du Guyana suscite un intérêt croissant en Guyane. Plusieurs élus et acteurs économiques observent les opportunités liées au pétrole et au développement régional, incitants à relancer le débat sur l’exploitation d’hydrocarbure en Guyane.